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Mot de passe oublié ?Depuis La loi du marché, il y a douze ans, Stéphane Brizé dirige sa caméra « comme une loupe à l’endroit de dysfonctionnement de l’entreprise », confiant ses rôles principaux à des acteurs connus avec à leurs côtés des professionnels de l’entreprise dont la posture naturelle ajoute à la véracité du propos. Son dernier long-métrage, dont il a présenté l’avant-première au festival Cinemed, est traversé par les figures d’Alba Rohrwacher, dont l’expression du visage, scrutée, envahissant l’écran, est le pivot du film, et de Vincent Lindon, parfait en chef d’entreprise à l’égo surdimensionné, moins soucieux de bien-être que de rentabilité. La première est suivie, poursuivie, par la caméra au milieu de la foule pressée chaque matin pour sa hâter du métro vers l’entreprise, assise à son bureau, dialoguant avec un salarié ou les observant pendant une séance de coaching. Le second apparaît peu, toujours derrière son bureau ou autour d’une table de réunion, mais son visage, sa voix, son ton caustique restent sous-tendus tout au long du film.
Précédée par une excellente réputation de directrice de ressources humaines, Carla (Alba Rohrwacher) fait ses premiers pas dans une grande entreprise d’assurance. À travers elle, le film déploie les techniques de communication et de management des salariés. Dans sa vie consacrée à l’entreprise (on la voit diner à son bureau, rester plus tard que d’autres), seul le téléphone la rattache à son jeune fils, lui permettant de visualiser les moments heureux passés avec son père, dont elle est séparée, de lui transmettre des messages d’amour, mais aussi de lui mettre la pression pour résoudre ses problèmes de maths. Parfaite dans ses tailleurs pantalon impeccables, la quarantenaire vit le syndrome de l’imposteur, tandis que dans son rôle de mère on la sent en proie à la terreur que son jeune fils échoue dans sa scolarité.
Le monde impitoyable de la grande entreprise offre ainsi un premier rôle féminin d’une grande finesse. L’allure gracile d’Alice Rohrwacher, sa voix délicate, son regard insondable donnent un contrepoint sensible, et n’ouvre pas la voie à la caricature. Dans un univers où l’individu est formaté et où il faut faire fi de valeurs morales pour exister et contribuer au succès de l’entreprise. Ses efforts pour mettre l’humain au cœur de l’entreprise ne sont pas toujours compris, et sa pression exercée sur son fils l’éloigne de ce dernier. Se pose alors le choix de naviguer dans la logique du succès d’entreprise, au risque de perdre ses propres valeurs, ou de quitter un poste à responsabilité. « Entre profitabilité et vertu, que choisir ? commente le réalisateur lors d’une rencontre.
La force de mystification de l’entreprise. « Je me nourris de réel. Je vais interroger les gens qui ont vécu quelque chose qui a à voir avec mes personnages. Puis j’arrive avec l’intuition d’un personnage et de l’endroit où il va être » explique Stéphane Brizé. Quatrième opus sur l’entreprise néo-libérale, son film se nourrit de la force de mystification de l’entreprise.
Côté dirigeants, on rit de l’indécence du langage des cadres entre eux, loin du politiquement correct et des valeurs communiquées par l’entreprise. Pour Stéphane Brizé, « Vincent Lindon dans ce film est le plus intelligent de tous. Son intelligence est au service de la défense des intérêts de son entreprise. Il ose dire les choses que personne n’ose dire ». Ainsi de son commentaire lapidaire devant la proposition d’une nouvelle campagne de communication de l’entreprise mettant en valeur l’inclusion, le handicap.
De son côté, cadre elle aussi, la directrice des ressources humaines est « dans l’illusion de sa propre force, de sa propre générosité, comment le cinéaste. Le film lui permet de faire surgir sa conscience. Elle comprend quelque chose du mécanisme à l’œuvre, auquel elle participe, dans lequel elle est enfermée, et pour lequel elle n’a pas de solution pour en sortir. Elle est confrontée à son impuissance. Sa performance comble un manque de confiance en elle, et elle transmet à son enfant ses propres inquiétudes ».
Prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise, Un bon petit soldat déconstruit l’idée libérale, de compétitivité à laquelle sont soumis l’entreprise et les individus qui la font vivre.